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L'ECRITURE

"... le conte s'incarnait devant lui en visages et en formes. Il voyait tout ce qu'il avait vécu depuis ses vagues rêves d'enfance, toutes ses pensées et ses rêveries, tout ce qu'il avait retiré de la vie, tout ce qu'il avait tiré des livres, tout ce qu'il avait lui-même depuis longtemps oublié, tout s'animer, s'ordonner, prendre chair, surgir devant lui en formes et en images colossales, marcher, essaimer autour de lui..." (DOSTOIEVSKI).


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Samedi 19 mai 2012 6 19 /05 /Mai /2012 20:05


Max Ernst (1891-1976), peintre et sculpteur allemand, naturalisé américain, puis français, fut l'un des premiers peintres surréalistes. Il se livra aussi à des collages et des assemblages, utilisant des matériaux parfois étrangers à l'art. Les "constructions plastiques" de Max Ernst furent presque toutes détruites.

Après des difficultés personnelles rencontrées à Cologne et une exposition fermée pour cause d'obscénité, le peintre trublion part définitivement pour Paris en 1922. Cette année-là il réalise un portrait de groupe où il mêle à ses amis vivants des écrivains et artistes d'autres temps. Il dote les personnages de gestes de sourds-muets, ce qui en dit long sur ses précédentes ruptures, tout d'abord avec l'Histoire de l'Art et ses canons en vigueur, ensuite avec le dadaïsme.

La toile "Au Rendez-vous des amis" réunit de nombreuses personnes :

De gauche à droite, au premier rang : l'écrivain français René Crevel, surréaliste désespéré et révolté qui se suicida en 1935 ; Max Ernst sur les genoux du romancier russe Dostoïevski, qui mourut dix ans avant la venue au monde de Max Ernst ; l'écrivain et médecin français Théodore Fraenkel ; l'écrivain Jean Paulhan, qui deviendra le directeur de la Nouvelle Revue française, le poète Benjamin Péret, un des plus ardents surréalistes ; l'écrivain et plasticien allemand Johannes Theodor Baargeld, qui fit la joie des dadaïstes avec ses collages ; le poète Robert Desnos qui abandonnera le mouvement surréaliste en 1930.

Au deuxième rang : le poète Philippe Soupault qui participa au mouvement dada, puis fonda avec Breton et Aragon, en 1919, la revue Littérature ; le peintre, sculpteur et poète français Hans Arp, qui associera surréalisme et abstraction ; l'artiste surréaliste français Max Morise, qui tint de tout petits rôles au cinéma ; le peintre et architecte italien Raphaël (1483-1520) ; le poète Paul Éluard, lié au dadaïsme puis au surréalisme ; l'écrivain Louis Aragon, l'un des fondateurs du surréalisme, dont le peintre ceint les hanches d'une couronne de laurier ; l'écrivain André Breton, centre dynamique du surréalisme ; le peintre italien Giorgio De Chirico dont la "peinture métaphysique" fut appréciée par les surréalistes ; enfin, Gala Éluard, une institutrice russe, épouse de Paul Éluard et maîtresse de Max Ernst. Elle deviendra l'épouse de Salvador Dali.

(Bibliographie : "Max Ernst, 1891-1976, Au-delà de la peinture" par Ulrich Bischoff. Benedikt Taschen Verlag GmbH, 1991).

ernst rendez vous   

                                                   "Au Rendez-vous des amis" de Max Ernst (1922) 

Par Christian JOUGLA - Publié dans : Pour les amateurs d'Arts
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Dimanche 13 mai 2012 7 13 /05 /Mai /2012 16:15


Nicolas Gilbert (1750-1780), poète français, connut une jeunesse misérable. Il participa à la lutte contre les philosophes : "le Carnaval des auteurs" qu'il écrivit à vingt-trois ans, et "Mon Apologie", cinq ans plus tard, en 1778.

 Sur le point d'accéder à l'aisance et à la notoriété avec son "Ode imitée de plusieurs psaumes" qui lui valut des pensions de la Cour et de l'Église, il fit une chute de cheval mortelle à l'âge de trente ans.

Alfred de Vigny célébra sa légende de poète maudit dans "Stello ou les Consultations du docteur Noir" (1832). Ce roman est un entretien se déroulant entre le poète Stello et le docteur Noir. Ce dernier lui enseigne que le poète est condamné d'avance par la société.

nicolas gilbert

                                                                                   Nicolas Gilbert

Par Christian JOUGLA - Publié dans : Poètes maudits...
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Dimanche 6 mai 2012 7 06 /05 /Mai /2012 16:30


                    "Le Poète malheureux

......................................................................
Savez-vous quel trésor eût satisfait mon cœur
La gloire : mais la gloire est rebelle au malheur ;
Et le cours de mes maux remonte à ma naissance.
Avant que, dégagé des ombres de l'enfance,
Je pusse voir l'abîme où j'étais descendu,
Père, mère, fortune, oui, j'avais tout perdu.
Du moins l'homme éclairé, prévoyant sa misère,
Enrichit l'avenir de ses travaux présents ;
L'enfant croit qu'il vivra comme a vécu son père,
Et, tranquille, s'endort entre les bras du temps.
La raison luit enfin, quoique tardive à naître.
Surpris, il se réveille, et chargé de revers,
Il se voit, sans appui dans un monde pervers,
Forcé de haïr l'homme, avant de le connaître...
Le Poète languit dans la foule commune,
Et s'il en fut en naissant chargé de l'infortune,
Si l'homme, pour lui seul avare de secours,
Refuse à ses travaux même un juste salaire ;
Que peut-il lui rester ?... Oh ! pardonnez, mon père,
Vous me l'aviez prédit. Je ne vous croyais pas.
Ce qui peut lui rester ? La honte et le trépas.

C'en est donc fait : déjà la perfide espérance
Laisse de mes longs jours vaciller le flambeau ;
À peine il luit encore, et la pâle indigence
M'entrouvre lentement les portes du tombeau.
Mon génie est vaincu ; voyez ce mercenaire,
Qui, marchant à pas lourds dans un sentier scabreux,
Tombe sous son fardeau ; longtemps le malheureux
Se débat sous le poids, lutte, se désespère,
Cherchant au loin des yeux un bras compatissant :
Seul il soutient la masse à demi soulevée ;
Qu'on lui tende la main, et la vie est sauvée.
Nul ne vient, il succombe, il meurt en frémissant :
Tel est mon sort. Bientôt je rejoindrai ma mère,
Et l'ombre de l'oubli va tous deux nous couvrir."
......................................................................... 

(Nicolas Gilbert : "Le Poète malheureux".  Extrait)

moreau poete

                                                             "Le Poète voyageur" de Gustave Moreau 

Par Christian JOUGLA - Publié dans : Anthologie de poèmes
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Dimanche 29 avril 2012 7 29 /04 /Avr /2012 15:48


Antônio Francisco Lisboa, dit l'Aleijadinho, c'est-à-dire le petit estropié (1730 ou 1738-1814), né à Ouro Preto, au Brésil, fut architecte, sculpteur et décorateur.

Fils d'un charpentier portugais et d'une esclave africaine, ce génial mulâtre, atteint de lèpre très jeune et n'ayant plus de doigts, faisait fixer marteau et burins à ses moignons. Dépourvu également de pieds, il équipait ses genoux d'un appareillage destiné à lui permettre de sculpter en hauteur. Il travaillait surtout la nuit, désireux d'éviter à ses contemporains la vision de son corps rongé par la maladie.

Passionné, volontaire, il devint l'un des plus grands sculpteurs du Brésil. Sa ville natale, Ouro Preto, possède des églises du XVIIIe siècle, dont certaines sont ornées par l'Aleijadinho en un style baroque très expressif. Il travailla aussi à la voie sacrée, aux terrasses du Bom Jesus de Matosinhos à Congonhas et sculpta une impressionnante série de "Douze Prophètes" dans une roche grise, tendre, la stéatite, appelée "pierre à savon". 

aleijadinho ange


                                "Ange", sculpture de l'Aleijadinho, Sanctuaire de Matosinhos ( Brésil)

Par Christian JOUGLA - Publié dans : Pour les amateurs d'Arts
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Mardi 17 avril 2012 2 17 /04 /Avr /2012 14:34


- "Écoute," affirma Monique en le fixant, "Paris, tout ça, c'est de la foutaise, dire que nous avons sacrifié notre vie, notre amour pour ça. Une ou deux semaines pour régler mes affaires et je reviens. Je compte sur toi ; avec ce qui reste du patrimoine de mes parents, nous créerons des journées littéraires, peut-être une maison d'édition, nous renflouerons ton journal. Nos auteurs et nos lecteurs d'ici valent largement ceux de là-bas. Nous avons perdu notre jeunesse, profitons des années qui nous restent, ne nous séparons plus, je te retrouve, je sais, pas toi ?" ajouta-t-elle, inquiète, "je retrouve notre amour. Les deux ou trois protagonistes de ton feuilleton attendent, ils nous donneront des leçons de bonheur."
- "Avec en plus une infinie tendresse", renchérit le journaliste. "Pour moi, je ne retrouve rien car je n'ai pu t'oublier, tu étais à la fois Monique de jadis et de sans cesse." 
À la gare, ils s'embrassèrent encore, se murmurant : "à bientôt, à bientôt", selon le tempo du train qui s'ébranlait.
Jean Largue, comblé d'enthousiasme, de joie, fit un article qui montait aux nues la brillante écrivain Monique Delandre, grâce auquel la librairie Clareton vendit quelques exemplaires.


Cependant... cependant, les jours passaient, aussi rapides qu'un TGV. Le facteur, lui, glissait comme une ombre, le téléphone devait être en panne. Jean, sans illusions, reprit ses lentes promenades le long des berges ombreuses, ensommeillées du canal, les eaux glauques ennemies des courants et des tourbillons, avares du moindre reflet, vieilles comme le génial Paul Riquet, paressaient.
Il se disait parfois, songeant à Françoise Sagan :
"Dans un mois, dans un an, évidemment jamais !"
Il avait depuis longtemps dépassé les stades de l'espoir ou de la tristesse, déjà il n'était plus rien.

Un soir, Jean Largue achevait son litre de Faugères, ultime luxe de la fin du jour et de sans doute ses derniers jours, lorsqu'on toqua à sa porte. Il ouvrit sans conviction, d'une main mal assurée. Monique était là.

FIN.

Christian JOUGLA.

paul riquet

                                                                   Portrait de Pierre-Paul Riquet


                                                     "... vieilles comme le génial Paul Riquet, ..."

Par Christian JOUGLA - Publié dans : Nouvelles inédites
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Mardi 10 avril 2012 2 10 /04 /Avr /2012 14:47


Ils passèrent plus d'une heure dans un bistrot voisin, émus aux larmes, forant dans une nappe inépuisable de souvenirs. Le petit train de Dubout roulait à trente à l'heure, la fac de lettres ouvrait ses portes en novembre, ils se retrouvaient, juraient de ne plus se séparer...
- "Au lieu de ça," murmura-t-elle, "cinquante ans sans se voir !"
- "C'est ce que la vie fait de nous," constata amèrement Jean, "encore que je t'admire à la télé..."
- "Parlons-en," coupa Monique, "encore une émission et l'on rompt mon contrat, l'audimat, mon pauvre ami, l'audimat..."

En la regardant de près, Jean devait s'avouer : elle est moins rayonnante qu'à la télé, ces maquilleurs parisiens font des miracles, bien que... Oui, elle demeurait désirable avec son jean moulant, son pull très sport, enfin tout juste !

Une gêne, un mur de pudeur, s'élevait entre eux, la conversation languissait. Ils songeaient tous deux que le fantôme de leur adolescence se trouvait là, riant de ce qu'ils étaient devenus. Jean réagit le premier, lui demanda si sa littérature touchait beaucoup de monde.
- "Des lecteurs innombrables !" ironisa Monique, "tu viens de le constater. Mon éditeur, à cause de mon immense succès, ne prendra plus jamais mes manuscrits. Tu vois, réussite totale, à cela je dois ajouter deux mariages ratés, de nombreuses "piges" pour des journaux d'énième ordre. Évidemment,  j'ai servi de nègre, de plume mercenaire, pour quelques grands noms, enfin je suis  parvenue, au terme de mes années parisiennes, à dilapider la moitié de l'héritage de mes parents. Heureusement, il en reste encore. Et toi ?"
Contrairement à sa première décision, il lui conta ses mésaventures. En un mot comme en mille, il était ruiné, divorcé, vieux, foutu. Monique demeura songeuse quelques instants, puis brusquement l'embrassa. Il lui prit les mains, lui rendit son baiser. Ils tremblaient comme les feuilles d'automne avant de quitter la branche. Il venait de retrouver brutalement ses vingt ans.

(À suivre)

Christian JOUGLA.

musee dubout


                                      Entrée du Musée Dubout à Palavas-les-Flots (Hérault)

Par Christian JOUGLA - Publié dans : Nouvelles inédites
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Mardi 3 avril 2012 2 03 /04 /Avr /2012 15:11


Il l'aperçut à l'autre bout de la librairie, tenant conversation avec deux femmes septuagénaires, un homme voûté qui devait accumuler autant d'années, plus un jeune boutonneux. Nous étions bien loin de l'effervescence espérée ou redoutée.
- "Asseyez-vous, Monsieur," l'accueillit-elle, "et venez avec nous parler de Dreyfus justement libéré, l'affaire, titraient les journaux du temps."
- "Oui, se faisaient face férocement les pour et les anti...", s'empressa le boutonneux.
- "Exactement," reprit-elle, enjouée, "quant à Mata Hari..."

Là-dessus, elle développa un commentaire soigneusement étudié, cependant beaucoup trop long. De temps à autre elle observait son maigre auditoire, s'arrêtant, perplexe, sur Largue. Il devait lui rappeler quelque chose de vague, de lointain, en fait elle ne l'avait pas reconnu. Elle termina sa péroraison, donna la parole au public, seul le jeune homme à l'acné, vraisemblablement étudiant en rupture d'université, exprima son admiration pour le J'accuse de Zola, et son mépris de la raison d'État, enfin l'on passa aux choses sérieuses, les dédicaces. Chacun y alla de son bouquin, elle se tourna vers le journaliste :
- "Monsieur, êtes-vous intéressé par le sujet que je viens d'exposer du mieux que j'ai pu ? Je suis romancière, nullement historienne."
- "J'aimerais emporter vos deux ouvrages."
- "Meurtres en Cévennes aussi ?"
- "Oui, les deux !"
- "Mais vous allez vous ruiner," dit-elle en souriant, "cela fait quarante euros. Je dédicace à Monsieur ?"
- "Jean Largue."
- "Jean !" Elle se leva, le serra dans ses bras, "Jean de ma jeunesse, Jean..."
- Oui, c'est si loin, je me demande pourquoi je suis venu du fond des siècles", dit-il, la gorge nouée par l'émotion.
- "Partons !" ordonna-t-elle, "partons !" Bouleversée, elle regardait sans y croire ce vieil homme, son ancien amant.

(À suivre)

Christian JOUGLA.

mata hari


                                                              Mata Hari en danseuse javanaise

                                                                      ... " quant à Mata Hari..."
                     "Là-dessus, elle développe un commentaire soigneusement étudié..."

Par Christian JOUGLA - Publié dans : Nouvelles inédites
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Samedi 10 mars 2012 6 10 /03 /Mars /2012 19:38


L'agence de presse, qui l'oubliait souvent, l'informa cette fois que Monique Delandre, la femme de sa vie, le deuil de son existence, serait dans trois jours à la librairie Clareton pour signer son deuxième ouvrage : de Dreyfus à Mata Hari. On lui indiquait, comme s'il ne le savait pas bien mieux et plus que les autres, sa fameuse émission : "la Beauté à tout âge", son premier bouquin, Meurtres en Cévennes, commis deux ans auparavant.
La nouvelle l'anéantit, il faillit pleurer, puis se jura d'aller se faire dédicacer les deux œuvres de la toujours jeune femme. Il serait froid, distant, ne ressusciterait pas les autrefois et lui annoncerait que lui aussi, à la force du poignet, s'était fait une place au soleil médiatique et préparaît un livre âprement demandé par au moins deux éditeurs, un ouvrage traitant de sexe, nostalgie, plages de jadis, dans lequel il évoquerait le petit train de Palavas, celui de Dubout, qu'ils avaient pris sans billet tant et tant de fois. Se souviendrait-elle ? Rien n'était moins sûr. De toute façon elle serait accompagnée d'un ou deux maris ainsi que de nombreux soupirants, sans compter les fans ! La librairie spacieuse regorgerait de monde. Elle ne le reconnaîtrait même pas. Du reste il valait mieux, on verrait bien.

Durant trois jours, il attendit l'arrivée de la vedette parisienne comme on attend la mort, se jurant de ne pas y aller, de ne pas assister à son triomphe, qu'il en reviendrait le cœur brisé, s'il en revenait... Puis il se ravisait, son métier avant tout. Il écrivit donc un article qui tenait tout une page dans lequel il la comparait naïvement à une déesse descendant, pleine de commisération, de l'Olympe vers ses terres abandonnées : Béziers. Il poussa l'éloge jusqu'au dithyrambe, voulut assouplir quelques excès lyriques, se fourvoya, cita Restif de La Bretonne, les Précieuses, on se demande pourquoi, il transforma, fourbit et finalement sombra dans un fatras incompréhensible.
La fameuse journée arriva, depuis le matin, depuis la veille, il tournait autour de la table, se mettait au lit, se relevait pour arpenter sa chambre, au milieu de l'après-midi il se décida. Jamais les ruelles qui aboutissaient au centre ville ne lui parurent si longues, si courtes, jamais le costume trois-pièces élimé, cravate, chapeau ne lui semblèrent si pesants, une armure. Il se lorgna du coin de l'œil dans une vitrine et se crut déguisé, fin prêt pour le carnaval. Un commerçant de ses amis l'interpella du seuil de son établissement :
- "Vous êtes bien beau, Monsieur Largue, vous allez à un mariage ?"
- "Oui, en quelque sorte, un mariage qui n'aura jamais lieu", répliqua-t-il d'un ton sec, pensant que le marchand se moquait.
Décidément, ces littéraires ! pensa le commerçant, battant retraite à l'intérieur de son magasin.

Chez Clareton rien d'inhabituel, quelques clients choisissaient parmi les rayonnages amplement garnis, la foule des admirateurs qui devait encombrer jusqu'à la chaussée n'était pas au rendez-vous.
- "Madame Delantre ? C'est pour le journal..."
- "Là-bas !" lui répondit un homme d'une manière assez distraite.

(À suivre)

Christian JOUGLA.

restif bretonne 
 

                                  Nicolas Edme Restif de La Bretonne, écrivain français (1734-1806)


                                                     "... se fourvoya, cita Restif de La Bretonne, ..."

Par Christian JOUGLA - Publié dans : Nouvelles inédites
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Dimanche 4 mars 2012 7 04 /03 /Mars /2012 15:17


Le souvenir de sa juvénile passion avec Monique étrangement se ravivait. Il ne ratait plus une des apparitions hebdomadaires de l'animatrice. Malgré la femme mûre, il revoyait la silhouette élancée, svelte, l'icône de son adolescence. Non, ce premier amour n'était pas encore mort, du moins pour lui. Il entendait toujours, malgré cent sourdines et bien plus de bémols, les fameux vers de Brassens :

"Jamais de la vie
  On ne l'oubliera
  La première fille
  Qu'on a pris dans ses bras..."

Les heures et les jours passèrent, le tribunal le condamna à une pension alimentaire pas trop lourde mais néanmoins onéreuse pour ses faibles revenus. La misère était bien là. Malgré ce, il continua de publier, obstination dérisoire mais cet organe de presse constituait l'œuvre de sa vie. Il se limita à une information plus locale qui demandait très peu d'investigations. D'ailleurs il n'avait plus de chroniqueurs, plus de secrétaire à cause du départ de son épouse, il tirait maintenant à perte.

La solitude accompagnait une angoisse, une insécurité, qu'il n'avait jamais éprouvée. L'infime retraite promise se réduisait, s'éloignait comme peau de chagrin au fil de ces années 2010-2011. Il pensait quelquefois que le système dans lequel il avait désiré s'intégrer et réussir le conduisait au désastre, à une situation désespérée.
On ne pouvait rien réussir en province, les mœurs étriquées, les blocages, tout le reste... Il se comparait durant ses accès de déprime à ceux de là-haut, ceux des montagnes qu'il avait tellement décrits. Il rêvait, yeux ouverts, à Pierre Moustier pétri d'innocence, à Ingrid qui croyait au ciel, à Red qui avait retrouvé ses parents. Le soir, avant de s'endormir pour trois ou quatre heures d'un sommeil tourmenté, il revoyait une fois, une fois encore ses vertes années : Montpellier, Monique, tout ce qui fut et ne serait plus jamais. Il écoutait dans le calme de la nuit biterroise le temps qui filait, fluide, silencieux, sans retour. 

(À suivre)

Christian JOUGLA.

windflowers waterhouse 1


                                                          Windflowers de John William Waterhouse

                           "... il revoyait la silhouette élancée, svelte, l'icône de son adolescence."

Par Christian JOUGLA - Publié dans : Nouvelles inédites
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