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L'ECRITURE

"... le conte s'incarnait devant lui en visages et en formes. Il voyait tout ce qu'il avait vécu depuis ses vagues rêves d'enfance, toutes ses pensées et ses rêveries, tout ce qu'il avait retiré de la vie, tout ce qu'il avait tiré des livres, tout ce qu'il avait lui-même depuis longtemps oublié, tout s'animer, s'ordonner, prendre chair, surgir devant lui en formes et en images colossales, marcher, essaimer autour de lui..." (DOSTOIEVSKI).


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Lundi 16 janvier 2012 1 16 /01 /Jan /2012 19:30


J'avais ouvert la fenêtre pour mieux voir, mieux entendre ce que faisait Moustier et que je n'aurais pu faire. À deux mains il arracha le sportif au sol et l'on vit un instant ses jambes s'agiter pareillement à un pantin ridicule. Des voix s'élevaient :
- "Pierre ! Pierre ! Déconne pas !"
- "Tu vas le tuer !"
- "Lâche-le, Moustier ! Lâche-le !" hurlai-je à mon tour.
Trop tard ! Un bruit sec, sinistre, s'entendit, quelque chose dans le squelette du bravache venait de craquer. Pierre desserra enfin l'étau de ses bras, le prof de gym tomba à genoux puis à quatre pattes, il gerbait, pleurait, crachait du sang. Nous regardions, horrifiés. Le regard de Moustier, je ne suis pas prêt de l'oublier, un regard d'acier... Il fixait son pantelant adversaire, son ennemi terrassé pour, j'en étais sûr, qu'il se relève et l'achever.
Nous nous précipitâmes entre les deux combattants, le principal dévala une ou deux volées de marches, les divers cours cessèrent à l'instant, tout le collège, enseignants, écoliers, pions venaient aux nouvelles.
À grand renfort de klaxon, une ambulance, des brancardiers emportèrent le blessé. Le malheureux prof de gym fit un mois d'hôpital à cause surtout des côtes cassées et de vertèbres forcées, un autre mois en rééducation à Lamalou. Le directeur renvoya Moustier dans ses monts et ses vaux, il ne pouvait faire autrement, quant au gymnaste il fut muté à Montpellier.

- "Je ne vois pas", maugréa le journaliste, "le rapport..."
- "Attendez ! Attendez donc car l'histoire de Moustier ne s'arrête pas là."

Un des auditeurs offrit une tournée, on but, l'esprit ailleurs, qui dans ses notes, qui dans ses souvenirs ou tout simplement dans le silence d'où sortit après un bon moment le conteur mathématicien.
"Durant deux ans Moustier seconda sa mère, seulement celle-ci mourut de fatigue sans doute, Moustier demeurait seul, seul au milieu des hautes solitudes. Il prit cependant l'habitude de me rendre visite d'une façon irrégulière, mais au cours de nos longues conversations qui se poursuivaient une partie de la nuit, je fus surpris par l'étendue des connaissances de l'ancien cancre, bien des fois l'élève dépassait le maître, en outre il possédait un sens poétique, une rhétorique.
- "Dépassait le maître ! Qu'est-ce qu'il faut pas entendre !" s'exclama Caillol, l'épaisse moustache humectée de bière.
- "Laisse-le parler," protestèrent les copains, "on se régale."
L'ex-enseignant, tout sourire, encouragé, poursuivit :
- "C'est à cette époque, je pense, qu'il devint mystique et commença de fréquents pèlerinages à Saint-Martin-du-Froid."

chapelle st martin froid  

                                                        La Chapelle de Saint-Martin-du-Froid
                      Site : http://tastavy.free.fr/ANIMATIONS/pelerinage-st-martin.shtml


                                    "C'est à cette époque, je pense, qu'il devint mystique
                        et commença de fréquents pèlerinages à Saint-Martin-du-Froid."

Par Christian JOUGLA - Publié dans : Nouvelles inédites
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Mardi 10 janvier 2012 2 10 /01 /Jan /2012 18:12


Une vingtaine d'élèves, dont Pierre Moustier, occupaient le terrain de sport. Ils étaient tous vêtus de survêtement, baskets Adidas. Ils se dévêtirent avec des gestes lents empruntés aux stars du stade. Pierre se contenta d'enlever sa veste bourrue, demeura en pull, pantalon de velours et godillots. Le grand sportif lui lança un regard peu amène avant de s'exclamer :
- "Je me demande à quoi tu ressembles, à un ours ou un hippopotame ?"
- "En tout cas pas à un chamois," aboya un chétif réputé pour son esprit, "pas moins, il habite dans les montagnes !"
Les échauffements continuaient dans une atmosphère de rires et de plaisanteries plus ou moins lourdes destinées évidemment à l'obèse. Le groupe partit finalement pour 800 mètres. Moustier soufflait, suait mille morts, deux cents quolibets le mortifièrent lorsqu'il franchit la ligne d'arrivée plusieurs minutes après le dernier.
- "Reposez-vous, les gars !" ordonna l'athlète séducteur. Il adressa un coup d'œil complice aux élèves affalés sur l'herbe. "Pas toi, Moustier ! Debout, mollasson, tas de graisse rancie, tu oserais te reposer à l'issue d'un semblable effort ? Non ! tu vas me servir d'opposant, d'adversaire si tu préfères, dans un combat sans merci" (et avec emphase) "où se pratiqueront tous les arts martiaux asiatiques, judo, jiu-jitsu, aïkido et j'en passe."

Profitant d'une pause entre deux cours, j'observais la scène en tremblant pour mon protégé.
- "Tends le bras en position de boxeur !" tonna le fougueux athlète.
Moustier prit une pose de paralytique, pensant mimer Tyson.
"Regardez-moi ça !" ironisa le fanfaron en s'approchant sournoisement, puis d'un mouvement brusque il tourna le dos à son adversaire, s'empara d'un bras de Pierre à deux mains, il l'appuya sur son épaule en guise de levier afin de le faire basculer par-dessus lui, dans le vide. Je fermai les yeux peut-être cinq ou six secondes, anticipant la dangereuse culbute, lorsque je les ouvris à nouveau, stupéfait, les deux hommes se trouvaient dans la même position. Le gymnaste, agrippé au bras de Moustier, rouge comme un brasier, forçait corps et âme, la sueur l'inondait et moulait sa remarquable musculature. L'élève balourd semblait de bronze, il ne bougeait pas d'un iota. Les jeunes spectateurs, bouche bée, n'en croyaient pas leurs yeux.
- "D'un seul bras !" murmura l'un d'eux.
L'homme, maître des exercices du corps, de culture physique, éperdu, humilié, incrédule, tenta un ultime recours, les cris qui retentissent lors des affrontements entre asiates : Hourg... Hag... Harag... Il procédait en même temps par secousses violentes et vaines, Moustier semblait un rocher. Seulement le rocher lentement bougea et replia presque négligemment son bras, il entourait maintenant le cou du bellâtre tel un boa constrictor, l'attirant irrésistiblement contre son énorme poitrine. D'écarlate Casanova devint subitement livide, il étouffait, le sang refluait vers son cœur.  
- "C'est un sumo !" chuchota un élève terrifié. "Il n'y a rien à faire."

(À suivre)

Christian JOUGLA.

boxeur bonnard


                                              "Le Boxeur" (1931) par Pierre Bonnard (autoportrait)

                                   "Moustier prit une pose de paralytique, pensant mimer Tyson."

Par Christian JOUGLA - Publié dans : Nouvelles inédites
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Dimanche 1 janvier 2012 7 01 /01 /Jan /2012 15:09


J'étais anéanti tant cette diatribe me déroutait, le rustre gras à lard, obtus, quasiment analphabète, c'était du moins l'image qu'il véhiculait, se révélait brusquement à mes yeux ébahis un poète surréaliste ou presque. Le lourdaud timide qui, quelques minutes auparavant, hésitait à s'asseoir et ne savait quel comportement adopter devant moi, osait à présent dire qu'il apercevait, dialoguait avec des entités que j'étais incapable d'imaginer. Je ne pus que marmonner :
- "Tu me surprends, Pierre, tu me surprends agréablement. Puisque tu ne veux rien boire, à demain ! C'est tout ce que tu avais à me dire ? Remarque, c'est beaucoup ! C'est..."
- "Non, si vous pouviez dire au prof de gym de cesser ses persécutions sous prétexte qu'il veut me dégourdir... De toute façon l'été, les grandes vacances approchent, c'est ma première et dernière année à Bédarieux, l'an prochain je remplace mon père à la ferme. Bon, je vais rejoindre le dortoir où un lit en portefeuille, peut-être inondé d'une cruche d'eau, m'attend."
Il me salua d'un sourire triste et sortit.
Cette nuit-là je ne trouvai pas le sommeil, le père, le fils atteints du même mal en quelque sorte, une maladie simplement reconnue en littérature : le surréalisme. De plus, je devais parler au principal de ce matamore qui terrorisait mon jeune ami. Je me trouvais dans une situation délicate car mon épouse n'avait eu d'yeux que pour le gymnaste avant de s'éteindre deux ans auparavant, foudroyée par un cancer ou notre divorce. Je lui avais pardonné ses incartades, que voulez-vous, l'amour... Je la regrette toujours."
De discrets ricanement saluèrent cet aveu. Le professeur vida sa chope et reprit sa narration :

"Je sais bien qu'on ne prête qu'aux riches et, en fin de compte, les aventures supposées de notre sportif se résumaient sans doute à quelques roucoulades, mais en ce qui me concerne je reconnais avoir été cocufié, d'où ma retenue à dénigrer un rival auprès du directeur. Vous vous en doutez, je n'y allais pas, et le surlendemain de la fameuse conversation, un jeudi après-midi, cela remonte à cinq ans, eut lieu la mémorable séance de gym.

(À suivre)

Christian JOUGLA.

ernst rendez vous 

                                          "Au Rendez-vous des amis" (1922) de Max Ernst

              "... une maladie simplement reconnue en littérature : le surréalisme."

Par Christian JOUGLA - Publié dans : Nouvelles inédites
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Mardi 27 décembre 2011 2 27 /12 /Déc /2011 14:37


Il rougit de plaisir, se racla la gorge et murmura :
- "Je partirai comme on meurt un matin car le soleil méridien tue l'aurore et les chevaux lointains m'observeront d'un regard lourd, étrangement inquiet.
Voilà, il répétait souvent cette phrase lorsqu'il se croyait seul, mais parfois je l'ai entendu, alors si vous pouviez m'éclairer ?"
- "Pierre, je crains... Enfin, je vois là une empreinte des surréalistes, certes, certes, cela ne te dit rien."
- "Au contraire, Monsieur, je dévorais les bouquins de mon père et je connais par exemple Desnos, Breton, Cendrars, Delteil, Soupault."
Je demeurai quelques instants sidéré. Ainsi ce cancre d'entre les cancres, nul en toutes les matières, masquait son jeu, il en savait bien plus qu'il n'en laissait paraître. Je lui expliquai, revenu de ma surprise, que les surréalistes, prônant une révolution introuvable, prisaient par-dessus tout le rêve et la liberté, ce qui expliquait assurément la conduite bizarre de son père et...
Hardiment pour une fois il m'interrompit :
"C'est pour ça que nous ne le reverrons plus, il se trouve vers ses ailleurs, ses mondes imaginaires, son À rebours."
- "À rebours, là nous quittons..."
Il ne me laissa pas terminer.
- "Huysmans, un auteur du XIXe que j'aime beaucoup. Vous vous demandez, je le vois à vos yeux, Monsieur le..."
- "Oui, abrège !"
- "Pourquoi je ne fais rien en classe. Très simple, parce que je n'y suis pas."
- "Tu n'y es pas ! Tu n'y es pas ! Facile à dire !"
- "Non ! je me trouve là-haut dans mes nuages, mes lieux désolés et j'y rencontre les songes interdits."
- "Interdits ! par exemple !"
- "Oui, vous ne pouvez pas concevoir les arbres démesurés, les elfes et les nymphes, les fées et les sorcières amies des animaux sauvages, l'ermite qui descend de la lune, Mélusine qui danse sur un rayon de soleil, la Mandragore et les gnomes, ou les grands chevaux inquiets qui firent leur adieu à mon père."

(À suivre)

Christian JOUGLA.

Huysmans.jpg
                                                 "Portrait de Joris-Karl Huysmans" par Forain

                                         "Huysmans, un auteur du XIXe que j'aime beaucoup..."
 

Par Christian JOUGLA - Publié dans : Nouvelles inédites
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Samedi 24 décembre 2011 6 24 /12 /Déc /2011 16:09


- "Il faut dire", intervint Caillol d'une voix grave, opposée à son habituel enjouement, "qu'ici la forêt est immense, si vous ajoutez le Caroux, l'Espinouse, l'Escandorgue, la Montagne Noire, le Somail, etc."
- "Sans compter", renchérit un autre, "des légendes, des mystères qui hantent ces bois, et..."
- "Bon, revenons à notre affaire", trancha le professeur avec un ton qui laissait deviner l'omerta.

- "Oui, continue !" s'empressa Caillol. "Ce n'est pas pour vous désobliger, Monsieur l'étranger, seulement il y a ce que l'on peut dire et le reste."
- "Mais quel reste ? D'abord je ne suis pas étranger, plutôt autochtone", s'échauffa le journaliste. "Songez, Béziers, quarante kilomètres !"
- "Sans doute, sans doute, seulement c'est un autre monde !" affirma un des quatre, recueillant l'approbation muette de ses collègues.
- "L'enquête de la disparition classée, la mère de Pierre Moustier travailla de plus belle et reporta une affection encore plus étouffante sur son fils. Le curieux de l'affaire c'est qu'elle le considérait comme anormal alors qu'elle était la cause principale de son handicap. Bref, elle l'aimait bien plus mais d'une affection tellement excessive qu'elle en devenait malsaine. Or, un certain soir, peu après la fin de cette affaire, Pierre Moustier, le trop aimé de sa mère, le mal aimé du collège, surtout du séducteur athlétique, demanda à me voir en particulier, certainement parce que j'étais le plus ancien des enseignants ou parce qu'à plusieurs reprises je lui avais manifesté mon indulgence et ma sympathie. J'habitais à cette époque un logement de fonction contigu à l'établissement scolaire.
Chez moi, il tergiversa, timide comme un agnelet. Assis sur le bord d'une chaise, il refusa un apéritif, m'inonda de "Monsieur le professeur" et n'aborda qu'après un bon quart d'heure le but de sa visite.
- "Monsieur le professeur, je voulais vous parler de mon père que nous ne reverrons plus."
- "Allons, Pierre, un peu d'optimisme ! Un de ces jours il reviendra, il a sûrement fait une balade un peu plus longue que d'ordinaire."
- "Non, ce n'est pas ça. D'abord mon père n'était pas l'homme que l'on croyait, un barbare illettré réfugié au fond des forêts. Il est vrai qu'il aimait la fugue et à vrai dire ne supportait pas, ou difficilement, la vie de famille, mais c'était un lecteur insatiable. Vous n'avez qu'à demander au bouquiniste de la grand-rue qui, toutes les quinzaines à peu près, lui apportait sept ou huit livres et pas n'importe lesquels."
- "Je m'en réjouis."
- "Cependant là n'est pas la question et j'aimerais, si ce n'est trop vous demander, Mon..."
- "Pose ta question !" l'interrompis-je, "et fais-moi grâce des Monsieur le professeur, nous ne sommes plus au lycée mais entre amis."

(À suivre)

Christian JOUGLA.

fragonard philosophe

                   "Un Philosophe lisant" (vers 1769) de Jean Honoré Fragonard

              "... et à vrai dire ne supportait pas, ou difficilement, la vie de famille,

              mais c'était un lecteur insatiable." 

Par Christian JOUGLA - Publié dans : Nouvelles inédites
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Jeudi 22 décembre 2011 4 22 /12 /Déc /2011 20:15

 

degas spartiates 
                                           "Jeunes Spartiates s'exerçant" par Edgar Degas

                             "cet outrecuidant faisant le paon durant ses leçons de gym..." 

 


Le professeur, rasséréné, vida sa chope et reprit aussitôt le fil de son récit :
- "Comme vous l'ont fait remarquer mes amis j'étais aux premières loges."
À ces mots des sourires satifaits éclairèrent la face des joueurs.
"Aux premières loges, dis-je, malgré tout je n'étais pas le seul. Le personnel du lycée se débattait dans l'infortune comme vous l'a enseigné le joyeux Caillol, également de nombreuses femmes parmi les plus belles Bédariciennes succombaient aux charmes d'Eucoutre, le professeur de gymnastique, du moins en paroles. Celui-ci, athlète de vingt-huit, trente ans, haut d'un mètre quatre-vingts et musclé, ressemblait à un catcheur américain, mais un catcheur de charme. De plus, arrogant, narcissique, fanfaron, moqueur, il se vantait de prouesses réelles ou imaginaires. Coq des coqs de la ville, il avait ses habitudes au Bar des Sports, siège à la fois du foot et du rugby, il jouait au demeurant troisième ligne dans la formation locale. Populaire et impopulaire, vous comprenez pourquoi, le jeune prétentieux n'avait pas trouvé son maître et faisait régner son bon plaisir de Bédarieux à Lamalou où s'exerçait sa réputation chez les artistes du théâtre lors de la saison lyrique."
- "Diable !" murmura le journaliste, "voilà matière à un bon papier, ce Casanova des hauts cantons..."
- "De plus," compléta le conteur, "cet outrecuidant faisant le paon durant ses leçons de gym, démonstration de la corde lisse, cheval d'arçon, anneaux, ajoutait au programme, sous le regard navré de mes confrères et le mien évidemment, les 100 mètres, 800 mètres, etc., de sorte que les élèves, effondrés par de telles séances, ne suivaient pas ou très distraitement les autres disciplines. Bien entendu, lors de toutes ces épreuves, Bobosse, vous comprenez de qui je parle..."
- "Le jeune Moustier ?"
- "Vous avez deviné, le jeune Moustier lui servait de tête de Turc, encaissait toutes sortes d'humiliations et s'entendait répéter à loisir par le gymnaste : "Voilà exactement ce qu'il ne faut pas faire, regardez-le, élevé parmi les gorets, il ressemble de plus en plus à un cochon", et autres lazzis du même tonneau à la grande joie des élèves. Bref, pour Bobosse, la gym équivalait à un supplice.
Allez savoir pourquoi le père Moustier, être fantasque comme nous l'avons dit, cet homme passait les trois quarts de sa vie dans les bois, disparaissait souvent deux ou trois jours puis revenait sans crier gare pour s'éclipser à nouveau... seulement cette fois la fugue durait depuis quinze bonnes journées. La gendarmerie ensuite la police furent alertées, on fit des recherches, on organisa des battues avec l'aide des chasseurs du coin, en vain. Chiens de chasse, chiens policiers, limiers, braconniers et autres coureurs des bois ne trouvèrent rien, mais alors rien de rien."

(À suivre)

Christian JOUGLA.

Par Christian JOUGLA - Publié dans : Nouvelles inédites
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Dimanche 18 décembre 2011 7 18 /12 /Déc /2011 15:01


- "Mais, disiez-vous..." embraya le Biterrois.
Le narrateur ne se fit pas prier :
- "En effet, sur son visage placide et bouffi ne coulait jamais une larme, seulement il ne suivait plus les cours, évadé en esprit de notre caserne, il se trouvait là-haut avec le soleil, le vent, les nuages, enfin vous voyez. Nous en avons parlé lors des remous du corps professoral..."
- "Du corps professoral ?" s'écria un joueur, "un rassemblement de cocus, oui !"
- "Si tu veux, Caillol, seulement..."
- "Seulement", coupa l'irréductible Caillol, "je sais, pour être cocu il faut avoir une belle femme et Dieu sait si la tienne était, était... enfin possédait tout ce qu'il faut et où il faut. Ton rival, le prof de gym, sautait sur tout ce qui passait, vous voyez ce que je veux dire. Sans Bobosse, tu le serais encore."
- "Bobosse ?" s'enquit le journaliste tandis qu'un voile de tristesse couvrait à présent le visage du conteur.
- "J'ai divorcé," rétorqua-t-il au bout de quelques instants, "vous n'avez donc rien à me reprocher."
Un des compagnons de Caillol lui recommanda la modération, remarquant tout de même au passage que divorce ou pas un cocu reste un cocu.
Le journaliste s'exclama :
- "Bobosse... Expliquez-moi, je dois boucler cet article."
Le professeur demeurait muet, apparemment anéanti par les invectives de Caillol ou par de douloureux souvenirs.
- "Que celui qui n'a jamais été cocu me jette la première pierre ! " s'exclama un beloteur.
- "Allons, allons," reprit le journaliste, "un peu de calme et de dignité. Le récit, le scoop, méritait déjà la une, et vous interrompez Monsieur le professeur..."  
- "Nous ne disons que la vérité !" clama un gros homme écarlate. "D'ailleurs, ne vous inquiétez pas, il va le terminer son baratin. D'accord, l'histoire de son épouse l'assombrit un peu, mais elle lui en faisait voir de toutes les couleurs."
Le vieux maître laissa passer l'orage, Caillol comprit un peu tard qu'il avait lancé le bouchon trop loin et, pour se faire pardonner, servit lui-même une tournée générale dans ce bistrot de la bonne franquette dont le client était roi pendant que le patron dormait à poings fermés et où s'ébauchaient de scabreuses histoires.

(À suivre)

Christian JOUGLA.

taverne van gogh

                                                          "La Taverne" de Vincent Van Gogh

                                                "... dans ce bistrot de la bonne franquette..."

Par Christian JOUGLA - Publié dans : Nouvelles inédites
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Mercredi 14 décembre 2011 3 14 /12 /Déc /2011 14:41


- "J'imagine que dans cette désolation", interrompit le journaliste, "on ne rencontrait pas tous les jours une star hollywoodienne."
- "En effet !" approuva le vieux professeur. "Jacques Moustier épousa une fille de ferme qui ne connaissait que les champs et les bois mais, de puissante stature, abattait quotidiennement un travail considérable. De cette union naquit cependant Pierre Moustier. Jeanne, l'épouse de Jacques, délaissée par son mari, chasseur et travailleur infatigable toujours à travers bois et champs, un homme de plus d'un mètre quatre-vingt-dix qui, peu à peu envoûté par cet environnement superbe et singulier, revenait à l'état sauvage, reporta donc son affection sur le petit Pierre mais d'une drôle de façon."
- "Ah ! vous devez avoir soif, Monsieur le professeur, permettez que je vous offre ma tournée. Servez tout le monde par la même occasion."
L'ancien mathématicien s'exécuta à la satisfaction des joueurs de cartes. Pendant ce temps, le journaliste, maintenant intéressé, s'arma d'un stylo et d'un calepin où il consigna les premières notes de son futur article. Les deux hommes s'assirent et continuèrent leur conversation verre en main.
"Vous disiez donc", relança le plumitif biterrois, "que la mère Moustier prouvait l'affection portée à son moutard d'une façon bizarre ?"
- "Oui, figurez-vous, souvenir lointain du servage, des misères paysannes, des disettes moyenâgeuses, cette femme d'une parfaite ignorance ne nourrissait pas son gosse, elle le gavait de sorte que dès son plus jeune âge la graisse envahit son organisme. À cinq ans déjà il devint obèse, par conséquent gauche, lent, maladroit, inadapté à une scolarité rurale qui le raillait, lui attribuait des sobriquets parmi les moins flatteurs. Enfin, cela se passa tant bien que mal et plutôt mal que bien, mais ce fut une autre histoire lorsqu'on le plaça interne à cause de l'éloignement au collège de Bédarieux. Il faut dire que le jeune Moustier - il atteignait ses quinze ans - tellement gâté, choyé, chéri par sa génitrice, ne s'adapta pas à cette nouvelle vie. Il avait gagné, si j'ose dire, encore plus de poids, devait peser dans les cent trente kilos et encaissait toutes sortes de brimades."
- "En somme, un bizutage qui n'en finissait pas", trancha Largue, le journaliste.
- "Vous ne croyez pas si bien dire !" approuva le narrateur. "Ce n'étaient que lit en portefeuille, crocs-en-jambe dans les couloirs, vêtements jetés dans les poubelles, objets personnels volés, j'en passe et des meilleures."
- "Lui ne disait rien ?"
- "Rien de rien, il encaissait tout ça l'air résigné, doux, mais, mais..."

Le professeur s'arrêta, s'humecta le gosier, reprit souffle, le journaliste écrivait tout sur son carnet, les joueurs de cartes venaient d'interrompre leur partie. Le silence s'épaississait, on aurait entendu une mouche voler tant l'enseignant captait l'attention.

(À suivre)

Christian JOUGLA.

buveurs daumier

                                              "Les Buveurs de bière" par Honoré Daumier

         "Les deux hommes s'assirent et continuèrent leur conversation verre en main."

Par Christian JOUGLA - Publié dans : Nouvelles inédites
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Dimanche 11 décembre 2011 7 11 /12 /Déc /2011 15:02


L'éditorialiste narra dans son lyrisme habituel la légende hallucinante qui courait l'Espinouse, l'Escandorgue, le Caroux, la Montagne Noire, le Cabarétou et autres lieux. Les joueurs de belote, bouche bée, avaient interrompu leur duel, l'ex-enseignant écoutait en hochant la tête, dubitatif puis souriant.

"Écoutez-moi, n'allez pas plus loin. Là-haut", il désigna d'un coup de menton le sommet des collines, "vous ne rencontrerez que de vagues communautés hippies, des illuminés, babas cool et autres qui abonderont vraisemblablement dans ces balivernes."
- "Des balivernes, dites-vous ? Donc cette histoire serait montée de toutes pièces et..."
- "Ne vous emballez pas, tout ceci existe mais pas dans le sens journalistique à sensation que vous vous apprêtiez à adopter. Je suis d'ailleurs bien placé pour en parler, et cette narration moins explosive, si j'ose dire, que vous l'espériez, méritera, vous verrez, une bonne place dans votre canard et de plus aura le mérite de la vérité."
- "Je vous écoute", marmonna le journaliste, un peu dépité.
- "Pour bien comprendre cette affaire", entama, souriant, le sympathique pédagogue, "il faut remonter trente ou même trente-cinq ans en arrière. À cette époque existait sur le sommet, ou presque, du Cabarétou une ferme isolée au centre d'une clairière et d'une zone forestière, sauvage, agrémentée d'un lac ombreux, sombre et gelé la moitié de l'année."
- "En somme le Loch Ness ! " persifla Jean Largue que le ton sentencieux de son interlocuteur agaçait légèrement.
Celui-ci fit semblant de ne rien remarquer et poursuivit :
- "Dans cette ferme bâtie de pierre épaisse, couverte de pesantes ardoises, soutenue par des contreforts, ressemblant à une forteresse qui résistait depuis deux ou trois siècles, peut-être plus, à la rage des tempêtes qui sévissent souvent sur les hauteurs, vivait là, au sein des solitudes, la famille Moustier. Moutons, blé noir, potager, volaille, les gens sans le vouloir, surtout sans le savoir, pratiquaient la plus complète autarcie, travailleurs acharnés, économes par la force des choses, les magasins ne se trouvant pas à la porte suivante. Enfin, de l'économie ils basculèrent dans l'avarice puis dans la lésine. Les Moustier, mariés sans amour..."

(À suivre)

Christian JOUGLA.


ferme klimt

                                                          "Ferme à Kammer" de Gustav Klimt

                                                "une ferme isolée au centre d'une clairière..."

Par Christian JOUGLA - Publié dans : Nouvelles inédites
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Les illustrations ci-dessous ont été réalisées
par MARIANNE SCHUMACHER,
Artiste Plasticienne
vivant dans l'Aude (France).






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                                                                                                                     Christian JOUGLA
                                                                                                         (portrait : création de GLUK)              



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QUELQUES OEUVRES PICTURALES

 "La Maison du pendu" de Cézanne

 

"Portrait d'un jeune artiste" de Fragonard


"Le Pont du Diable" de Turner  


"Dante et Virgile aux enfers" de Delacroix

 

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Profil

  • Christian JOUGLA
  • Christian Jougla, écrivain
  • Homme
  • Hérault (France)
  • peinture Littérature poésie Nouvelles Romans
  • Ecrivain, homme de théâtre et occitaniste. Amateur d'arts.

QUELQUES PORTRAITS D'ECRIVAINS

"Jules Barbey d'Aurevilly" par Lévy
(1808-1889)


Edgar Allan Poe
(1809-1849)


"Portrait de Joris-Karl Huysmans"
par Forain
(1848-1907)


Howard Phillips Lovecraft
(1890-1937)

 

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