Samedi 24 décembre 2011
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- "Il faut dire", intervint Caillol d'une voix grave, opposée à son habituel enjouement, "qu'ici la forêt est
immense, si vous ajoutez le Caroux, l'Espinouse, l'Escandorgue, la Montagne Noire, le Somail, etc."
- "Sans compter", renchérit un autre, "des légendes, des mystères qui hantent ces bois, et..."
- "Bon, revenons à notre affaire", trancha le professeur avec un ton qui laissait deviner l'omerta.
- "Oui, continue !" s'empressa Caillol. "Ce n'est pas pour vous désobliger, Monsieur l'étranger, seulement il y a ce
que l'on peut dire et le reste."
- "Mais quel reste ? D'abord je ne suis pas étranger, plutôt autochtone", s'échauffa le journaliste. "Songez, Béziers, quarante kilomètres !"
- "Sans doute, sans doute, seulement c'est un autre monde !" affirma un des quatre, recueillant l'approbation muette de ses collègues.
- "L'enquête de la disparition classée, la mère de Pierre Moustier travailla de plus belle et reporta une affection encore plus étouffante sur son fils. Le curieux de l'affaire c'est qu'elle le
considérait comme anormal alors qu'elle était la cause principale de son handicap. Bref, elle l'aimait bien plus mais d'une affection tellement excessive qu'elle en devenait malsaine. Or, un
certain soir, peu après la fin de cette affaire, Pierre Moustier, le trop aimé de sa mère, le mal aimé du collège, surtout du séducteur athlétique, demanda à me voir en particulier, certainement
parce que j'étais le plus ancien des enseignants ou parce qu'à plusieurs reprises je lui avais manifesté mon indulgence et ma sympathie. J'habitais à cette époque un logement de fonction contigu
à l'établissement scolaire.
Chez moi, il tergiversa, timide comme un agnelet. Assis sur le bord d'une chaise, il refusa un apéritif, m'inonda de "Monsieur le professeur" et n'aborda qu'après un bon quart d'heure le but de
sa visite.
- "Monsieur le professeur, je voulais vous parler de mon père que nous ne reverrons plus."
- "Allons, Pierre, un peu d'optimisme ! Un de ces jours il reviendra, il a sûrement fait une balade un peu plus longue que d'ordinaire."
- "Non, ce n'est pas ça. D'abord mon père n'était pas l'homme que l'on croyait, un barbare illettré réfugié au fond des forêts. Il est vrai qu'il aimait la fugue et à vrai dire ne supportait pas,
ou difficilement, la vie de famille, mais c'était un lecteur insatiable. Vous n'avez qu'à demander au bouquiniste de la grand-rue qui, toutes les quinzaines à peu près, lui apportait sept ou huit
livres et pas n'importe lesquels."
- "Je m'en réjouis."
- "Cependant là n'est pas la question et j'aimerais, si ce n'est trop vous demander, Mon..."
- "Pose ta question !" l'interrompis-je, "et fais-moi grâce des Monsieur le professeur, nous ne sommes plus au lycée mais entre amis."
(À suivre)
Christian JOUGLA.
"Un
Philosophe lisant" (vers 1769) de Jean Honoré Fragonard
"... et à vrai dire ne supportait pas, ou
difficilement, la vie de famille,
mais c'était un lecteur
insatiable."
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