Samedi 10 mars 2012
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L'agence de presse, qui l'oubliait souvent, l'informa cette fois que Monique Delandre, la femme de sa vie, le deuil
de son existence, serait dans trois jours à la librairie Clareton pour signer son deuxième ouvrage : de Dreyfus à Mata Hari. On lui indiquait, comme s'il ne le savait pas bien mieux et
plus que les autres, sa fameuse émission : "la Beauté à tout âge", son premier bouquin, Meurtres en Cévennes, commis deux ans auparavant.
La nouvelle l'anéantit, il faillit pleurer, puis se jura d'aller se faire dédicacer les deux œuvres de la toujours jeune femme. Il serait froid, distant, ne ressusciterait pas les autrefois et
lui annoncerait que lui aussi, à la force du poignet, s'était fait une place au soleil médiatique et préparaît un livre âprement demandé par au moins deux éditeurs, un ouvrage traitant de sexe,
nostalgie, plages de jadis, dans lequel il évoquerait le petit train de Palavas, celui de Dubout, qu'ils avaient pris sans billet tant et tant de fois. Se souviendrait-elle ? Rien n'était moins
sûr. De toute façon elle serait accompagnée d'un ou deux maris ainsi que de nombreux soupirants, sans compter les fans ! La librairie spacieuse regorgerait de monde. Elle ne le reconnaîtrait même
pas. Du reste il valait mieux, on verrait bien.
Durant trois jours, il attendit l'arrivée de la vedette parisienne comme on attend la mort, se jurant de ne pas y aller, de ne pas assister à son triomphe, qu'il en reviendrait le cœur brisé,
s'il en revenait... Puis il se ravisait, son métier avant tout. Il écrivit donc un article qui tenait tout une page dans lequel il la comparait naïvement à une déesse descendant, pleine de
commisération, de l'Olympe vers ses terres abandonnées : Béziers. Il poussa l'éloge jusqu'au dithyrambe, voulut assouplir quelques excès lyriques, se fourvoya, cita Restif de La Bretonne, les
Précieuses, on se demande pourquoi, il transforma, fourbit et finalement sombra dans un fatras incompréhensible.
La fameuse journée arriva, depuis le matin, depuis la veille, il tournait autour de la table, se mettait au lit, se relevait pour arpenter sa chambre, au milieu de l'après-midi il se décida.
Jamais les ruelles qui aboutissaient au centre ville ne lui parurent si longues, si courtes, jamais le costume trois-pièces élimé, cravate, chapeau ne lui semblèrent si pesants, une armure. Il se
lorgna du coin de l'œil dans une vitrine et se crut déguisé, fin prêt pour le carnaval. Un commerçant de ses amis l'interpella du seuil de son établissement :
- "Vous êtes bien beau, Monsieur Largue, vous allez à un mariage ?"
- "Oui, en quelque sorte, un mariage qui n'aura jamais lieu", répliqua-t-il d'un ton sec, pensant que le marchand se moquait.
Décidément, ces littéraires ! pensa le commerçant, battant retraite à l'intérieur de son magasin.
Chez Clareton rien d'inhabituel, quelques clients choisissaient parmi les rayonnages amplement garnis, la foule des admirateurs qui devait encombrer jusqu'à la chaussée n'était pas au
rendez-vous.
- "Madame Delantre ? C'est pour le journal..."
- "Là-bas !" lui répondit un homme d'une manière assez distraite.
(À suivre)
Christian JOUGLA.
Nicolas Edme Restif de La Bretonne, écrivain français (1734-1806)
"... se fourvoya, cita Restif de La Bretonne, ..."
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